Ce poème de Leconte de Lisle appris à l'école me rappelle cette douce époque insouciante, lorsqu'enfant, je passais chez vous pour voir mon amie de toujours, Karine. Ce poème me rappelle ces moments où je me sentais toujours la bienvenue chez vous, dans votre famille. Il me rappelle également la personne aimante, bienveillante et soucieux de ses proches, que vous étiez jusqu'à votre départ, j'en suis certaine. Même si je ne vous ai pas revu depuis de très longues années, je garderai de vous l'image d'un homme brillant, cultivé, généreux et en même temps d'une grande simplicité. Alors, ce poème je vous l'adresse aujourd'hui en guise d'au revoir.
Le Manchy
Sous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.
La cloche de l'église alertement tintait ;
Le vent de mer berçait les cannes ;
Comme une grêle d'or, aux pointes de savanes,
Le feu du soleil crépitait.
Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville
Et le mouchoir jaune en chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes manille.
Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l'épaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l'étang.
Le long de la chaussée et des varangues basses
Où les vieux créoles fumaient,
Par les groupes joyeux des noirs, ils s'animaient
Aux bruits des bobres madécasses.
Dans l'air léger flottait l'odeur des tamarins ;
Sur les houles illuminées
Au large, les oiseaux, en d'immenses traînées,
Plongeaient dans les brouillards marins.
Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
A l'ombre des Bois-Noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;
Tandis qu'un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d'azur et d'écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
En y laissant de sa couleur ;
On voyait, au travers du rideau de batiste
Tes boucles dorer l'oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
Tu t'en venais ainsi, par ces matins si douc,
De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
O charme de mes premiers rêves !
Leconte de Lisle